05/06/2026
La formule d’Edgar Morin citée ici résume à elle seule un demi-siècle de combat intellectuel contre la pensée mutilée, la transmission aveugle et le savoir réduit à un dressage. Elle n’attaque pas l’éducation en soi, mais son insuffisance : celle qui forme sans émanciper, qui instruit sans déstabiliser, qui remplit le crâne de certitudes sans offrir les outils pour les défaire.
NÉ EN 1921 sous le nom d’Edgar Nahoum, fils d’immigrés juifs de Salonique, Morin a vécu le siècle dans sa brutalité : la guerre d’Espagne de son adolescence, l’Occupation, la déportation de ses proches, puis les guerres coloniales, Mai 68, la chute du mur, jusqu’aux catastrophes climatiques et pandémiques du XXIe siècle. Cette expérience directe du chaos l’a rendu allergique aux systèmes clos, aux doctrines monolithiques et aux certitudes héritées.
Pourtant, c’est sur le t**d – longtemps après la parution de La Méthode (1977-2004), bien après L’An zéro de l’Allemagne nazie (1946) ou Le Cinéma ou l’homme imaginaire (1956) – que la consécration officielle est venue : médaille d’or du CNRS (1994), entrée à l’Académie des sciences morales et politiques (2016), hommages médiatiques. Cette reconnaissance t**dive a eu un effet paradoxal : elle a lissé un parcours en réalité hérissé de ruptures, de bannissements et de positions intenables.
Trois dissidences fondatrices, au moins, méritent d’être rappelées :
1. CONTRE LE STALINISME ET L’ANTI-STALINISME DOGMATIQUE
Entré au Parti communiste français sous l’Occupation, il en est exclu en 1951 pour ses critiques acerbes du système soviétique. Mais il ne rejoint pour autant ni l’anticommunisme de guerre froide, ni le camp libéral triomphant. Il restera fidèle à une gauche critique, hétérodoxe, irritante pour tous.
2. CONTRE LA PENSÉE SIMPLIFIANTE DES MÉDIAS ET DES EXPERTS
Morin a toujours entretenu un rapport complexe – presque conflictuel – avec le journalisme. Il lui reprochait son amnésie, son goût pour l’événement spectaculaire au détriment des processus longs, et son découpage binaire du réel (progrès/décadence, bon/méchant, moderne/archaïque). Dans L’Esprit du temps (1962) et Les Frigos (1983), il analyse comment la culture de masse et l’information accélérée fabriquent des consciences dociles.
3. CONTRE LA DISCIPLINARITÉ ÉTANCHE À L’UNIVERSITÉ
Longtemps marginalisé par le monde académique (il n’a jamais été professeur dans une grande université parisienne, hormis des postes secondaires à Vincennes puis Nice), il a fondé le CNRS un laboratoire atypique – le Centre d’études transdisciplinaires – devenu un lieu de résistance à la spécialisation aveugle.
SON RAPPORT AU JOURNALISME illustre parfaitement la phrase citée. Morin dénonce les journalistes qui « savent juste assez » pour restituer le discours officiel ou l’opinion dominante, mais qui, trop pressés, trop formatés, n’ont pas le temps ni les armes pour « remettre en cause tout ce qu’on leur a dit ». Les rares journalistes avec qui il a collaboré en profondeur (notamment à France Culture, à Politis, ou au journal Le Monde lors de ses grandes séries d’été) soulignent au contraire sa patience, son écoute, sa capacité à douter à voix haute.
CE QU’IL NOUS LAISSE
Un concept central : la pensée complexe, qui n’est ni floue ni compliquée, mais qui refuse de mutiler le réel en l’écrasant sur un modèle unique. Il nous invite à relier ce que l’éducation cloisonne : le sujet et l’objet, l’ordre et le désordre, l’individu et l’espèce, l’histoire et le mythe.
Contre le « problème » qu’il dénonce, Morin a proposé une pédagogie concrète : celle des Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (1999), recommandés par l’UNESCO. Ces sept savoirs commencent par la capacité à repérer l’erreur et l’illusion – c’est-à-dire exactement l’inverse de l’éducation-croyance.
HOMMAGE
En cette fin mai 2026, disparaît le dernier des grands témoins du XXe siècle à n’avoir jamais cédé à la tentation du maître à penser. Sa longévité exceptionnelle – 105 ans – a permis à la République de le décorer, aux médias de le célébrer, aux jeunes générations de le découvrir. Mais il ne faut pas oublier que, pendant des décennies, Edgar Morin a été un perturbateur, un passeur de frontières, un « irrécupérable » pour tous les dogmatismes. Sa vraie reconnaissance se lit peut-être dans cette phrase qu’il aimait répéter : « Je ne veux pas avoir raison tout seul. »
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