28/09/2026
Comment faites-vous confiance aux gens ?
Est-ce que vous faites spontanément confiance à quelqu’un que vous ne connaissez pas, ou avez-vous besoin de temps ? Est-ce que la confiance naît de ce que cette personne vous montre d’elle, de ses valeurs, de son attitude, de ses paroles, de ses actions, et surtout de la cohérence entre ses paroles et ses actions ? Est-ce que, petit à petit, vous apprenez qu’avec cette personne vos limites sont entendues, que vous pouvez être vous-même et que vous êtes en sécurité ?
Ou est-ce que vous choisissez plutôt de faire confiance à quelqu’un qui a décidé que vous deviez lui faire confiance ? Quelqu’un qui vous impose sa proximité, vous empêche de vous éloigner, décide à votre place de ce que vous devez accepter et utilise la contrainte pour vous maintenir près de lui ?
Personnellement, je vais plutôt vers la première solution. Alors pourquoi les chiens feraient-ils autrement ?
Je vois beaucoup trop de vidéos actuellement dans lesquelles, parce qu’un chien est considéré comme « dangereux », parce qu’il a déjà manifesté des comportements agressifs ou parce qu’il a déjà mordu, la réponse semble évidente : il faudrait le garder sous contrôle. Le contraindre, l’empêcher de s’éloigner, le maintenir à proximité, répondre à ses tentatives d’échappement par davantage de contraintes jusqu’à ce qu’il finisse par « accepter ».
Et le plus troublant, c’est que lorsqu’on regarde uniquement le résultat visible, ça peut avoir l’air de fonctionner.
Le chien tirait, il ne tire plus. Il cherchait à s’éloigner, il reste là. Il se débattait, il ne se débat plus. Il menaçait, il ne menace plus. Il semblait totalement incontrôlable et le voilà maintenant immobile à côté de l’humain. L’avant/après est spectaculaire et, forcément, on peut se dire : « Regardez, ça marche. »
Mais qu’est-ce qui a réellement changé ?
Il existe en psychologie un phénomène étudié depuis les expériences de Seligman dans les années 1960 : l’impuissance apprise, aussi appelée impuissance acquise. Lors de ces expériences, des chiens étaient exposés à des événements aversifs. Certains avaient la possibilité d’agir pour les faire cesser, tandis que pour d’autres, aucune de leurs actions ne changeait ce qui leur arrivait. Ces chiens là finissaient par se résigner et ne bougeaient plus. Plus t**d, lorsque ces animaux étaient placés dans une situation dans laquelle une possibilité d’échappement existait, certains de ceux qui avaient expérimenté cette absence de contrôle n’essayaient même plus de partir. Ils se résignaient.
Le chien veut s’éloigner, la laisse l’en empêche. Il tire, une contrainte supplémentaire arrive. Il tente autre chose, cela ne fonctionne pas. Il augmente sa réponse, la pression augmente elle aussi. Il cherche encore une solution, sans succès. Puis, progressivement, il arrête d’essayer.
Et nous appelons cela du calme.
Mais est-ce réellement du calme ? Ou est-ce simplement l’arrêt du comportement qui nous dérangeait ?
Ne plus essayer de partir ne signifie pas nécessairement ne plus avoir envie de partir. Ne plus se débattre ne signifie pas nécessairement se sentir en sécurité. Ne plus exprimer sa peur ne signifie pas que la peur a disparu. Et rester près d’un humain ne signifie certainement pas lui faire confiance lorsque cet humain est précisément celui qui empêche physiquement toute autre possibilité.
C’est là que ces images peuvent être terriblement trompeuses. Nous voyons un chien qui ne fait plus et nous interprétons cela comme un chien qui va mieux.
C’est aussi ce qui devrait nous interroger devant certaines transformations extrêmement rapides obtenues lors de « rééducations ». Le chien revient apparemment transformé : il ne réagit plus, ne tire plus, ne menace plus. Puis il rentre chez lui, retrouve son environnement, ses habitudes, ses humains et, parfois, un contexte dans lequel ses comportements ont de nouveau une influence sur ce qui lui arrive. Et certains comportements réapparaissent.
On entend alors que l’humain a « relâché », qu’il n’a pas su maintenir le cadre, que le chien a compris qu’avec lui il pouvait recommencer. On fait porter la responsabilité de l'échec au gardien du chien... Peut-être faudrait-il parfois poser une autre question : pourquoi ces comportements avaient-ils disparu ? Parce que le problème émotionnel avait réellement été travaillé ? Ou parce que, dans ce contexte particulier, le chien avait cessé d’essayer ?
Supprimer l’expression d’un problème et résoudre ce qui provoque ce problème sont deux choses profondément différentes.
Et c’est pour cela que je fais le choix de la confiance.
Je travaille actuellement avec un chien qui a déjà mordu à plusieurs reprises. Certaines morsures ont été sérieuses et l’une de ses dernières attaques a été éprouvante pour la victime et pour la gardienne. À quatre mois déjà, il manifestait envers les humains des réponses extrêmement fortes. Une partie de ses premiers mois nous est totalement inconnue. Je ne sais pas ce qu’il a vécu.
En revanche, ses comportements nous donnent des informations. C'est un chien qui connaît finalement assez peu le monde, qui manifeste des réponses de peur importantes et dont plusieurs épisodes agressifs décrits sont compatibles avec des stratégies défensives face à des situations qu’il percevait comme menaçantes. Et surtout, attaquer a fonctionné : la menace s’est éloignée. Pour un cerveau dont la priorité est de maintenir l’organisme en sécurité, c’est une information qui compte.
Alors oui, avec un tel chien, la sécurité est absolument prioritaire. La sécurité des personnes et des animaux qu’il peut rencontrer, celle de son humaine, celle du professionnel qui travaille avec lui, mais aussi la sienne. Parce qu’une nouvelle morsure peut évidemment avoir des conséquences graves pour la victime, mais également des conséquences très lourdes pour le chien.
Cela implique une gestion rigoureuse de l’environnement. Cela peut nécessiter une muselière, une longe, des barrières, des distances importantes, des protocoles précis à la maison et énormément d’anticipation. Il n’est absolument pas question de minimiser le risque.
Mais sécuriser énormément ne signifie pas mettre un chien sous contrôle à chaque seconde de sa vie.
Une fois la sécurité posée, je peux enfin arrêter de me demander uniquement : « Comment empêcher ce chien de faire ça ? » et commencer à poser une autre question : « Pourquoi a-t-il besoin de faire ça ? »
Le premier travail est de comprendre et certainement pas de "travailler"... De faire diminuer tous les curseurs de stress, de faire une mise au vert si elle est nécessaire, de redonner un peu de souffle à un organisme qui n'en peut plus ( et parfois à deux organismes: humain et canin)... Travailler trop vite sans prendre le temps d'apaiser, c'est aller droit dans le mur.
La première fois que j’ai rencontré ce chien, certains auraient probablement considéré que je n’avais rien fait. Et quelque part, c’est vrai. Je ne l’ai pas touché. Je ne suis pas allée vers lui. Je ne lui ai pas demandé de venir. Je lui ai laissé de la distance, je me suis présentée de côté, je n’ai pas cherché son regard, je me suis détournée lorsque c’était nécessaire et je suis restée calme. Surtout, je lui ai laissé la possibilité de refuser l’interaction avec moi.
Il m’a observée, il a pris les informations dont il avait besoin et, assez rapidement, il a pu m’ignorer et reprendre sa petite vie. Peut-être que je n’avais effectivement « rien fait ». Mais je venais déjà de lui donner une information : avec cette humaine-là, il n’était pas obligé de faire quelque chose.
Lors de notre deuxième rencontre, ma présence ne semblait déjà plus constituer pour lui la même source de préoccupation. La consigne donnée à son humaine était très simple : s’il veut venir, il vient. Aucune tension dans la laisse, pas question de l’amener vers moi ou de provoquer la rencontre. La décision devait venir de lui.
Et il est venu.
Il est venu de lui-même se poser contre moi et demander du contact. Au fil des séances, quelque chose s’est construit. Aujourd’hui, je peux tenir sa longe lorsque c’est nécessaire. Ma présence peut participer à son apaisement lorsqu’un élément de l’environnement commence à le mettre en difficulté. Nous avons même pu commencer ensemble une activité de détection dans laquelle je peux le guider. Nous avons procédé exactement de la même manière avec Nicolas, complice d'une séance et, là encore, le chien a choisi lui-même le moment où il était prêt à aller vers lui.
Cela ne signifie absolument pas que tous les chiens feront la même chose. Certains chiens ne souhaiteront peut-être jamais avoir de contact avec des inconnus. Certains ont tellement appris à se méfier de l’humain qu’ils n’ont aucune raison d’avoir envie de rechercher sa proximité. Et ils n’ont pas l’obligation de nous aimer.
Avec eux, l’objectif pourra simplement être d’apprendre qu’ils peuvent vivre parmi les humains sans être en danger, qu’une personne peut passer sans venir les toucher, qu’ils peuvent prendre de la distance et refuser une interaction sans avoir besoin de charger quelqu’un pour obtenir cette distance. En bref : apprendre à nous tolérer.
J’ai moi-même un chien qui fonctionne ainsi. Elle peut construire de très beaux liens avec certains humains, mais cela prend du temps et cela se fait à son initiative. Elle a également appris qu’elle n’était pas obligée d’aller vers les gens, qu’elle avait le droit de refuser leur contact et que, pour obtenir cette distance, elle n’était plus obligée d’utiliser les stratégies beaucoup plus fortes qu’elle utilisait avant.
C’est aussi cela, redonner de l’agentivité à un individu : lui permettre de découvrir que ses comportements ont un effet sur ce qui lui arrive. Je peux m’éloigner et ma distance est respectée. Je peux montrer mon inconfort et quelque chose change. Je peux refuser et mon refus est entendu. Je peux observer sans être obligé d’interagir. Je peux approcher et je peux repartir.
Ce que je fais a un effet sur ce qui m’arrive.
Parfois, pendant une séance, on peut avoir l’impression qu’il ne se passe rien. Nous sommes tellement habitués à vouloir faire : faire marcher, faire asseoir, faire approcher, faire accepter, faire obéir, faire cesser… Alors que parfois, le premier travail consiste simplement à montrer au chien que nous n’allons pas lui imposer quelque chose.
La confiance n’est pas spectaculaire. Elle fait probablement de moins bonnes vidéos « avant/après ». Elle demande du temps. Elle se construit parfois dans une distance respectée, un regard détourné, une laisse détendue ou un humain qui accepte simplement de ne rien demander.
Mais ce temps n’est jamais du temps perdu. Parce qu’une fois la sécurité et la confiance construites, nous pouvons enfin commencer à avancer sur des fondations solides.
Je ne veux pas qu’un chien reste près de moi parce qu’il a appris qu’il ne pouvait pas partir. Je veux que, lorsqu’il en est capable, il puisse choisir de rester parce qu’il a appris qu’avec moi, il était en sécurité. Et c'est ce temps accordé, ce respect mutuel qui fait toute la différence et qui permet d'aller plus loin.