08/29/2026
💥 Intéressant- la vitamine E !!! 💥
Depuis plusieurs mois, un sujet attire particulièrement mon attention dans ma pratique.
Je vois de plus en plus de vétérinaires intégrer le dosage de la vitamine E aux bilans sanguins. Et, parallèlement, je rencontre régulièrement des chevaux dont les concentrations sont basses ou limites.
Les fabricants de compléments commencent eux aussi à proposer de nouveaux produits spécifiquement concentrés en vitamine E. Simple effet de mode ? Je ne le pense pas.
En approfondissant la littérature consacrée à cette vitamine, mais aussi en mettant ces données en parallèle avec ce que j'observe sur le terrain, une question me paraît de plus en plus pertinente :
👉 Et si l'insuffisance en vitamine E était beaucoup plus fréquente, et surtout impliquée dans beaucoup plus de déséquilibres, que ce que nous avons longtemps considéré ?
🌿 La vitamine E, bien plus qu'une "vitamine pour les muscles"
La vitamine E regroupe plusieurs molécules, dont les tocophérols et les tocotriénols. Chez le cheval, c'est principalement l'α-tocophérol qui nous intéresse.
C'est l'un des antioxydants liposolubles majeurs de l'organisme : son rôle est notamment de protéger les lipides constituant les membranes cellulaires contre la peroxydation lipidique.
Cette fonction est particulièrement importante dans les tissus très sensibles au stress oxydatif, notamment le système nerveux et les muscles, et nous savons déjà qu'une carence importante et prolongée peut avoir des conséquences majeures.
Elle est notamment impliquée dans plusieurs affections neurologiques ou neuromusculaires équines : maladie du motoneurone, myéloencéphalopathie dégénérative, dystrophie neuro-axonale, certaines myopathies nutritionnelles…
Autrement dit : nous avons déjà la preuve que le système nerveux équin est particulièrement dépendant d'un statut adéquat en vitamine E.
Mais ce sont les conséquences les plus spectaculaires de la carence.
La question qui m'intéresse aujourd'hui est plutôt celle-ci : Que se passe-t-il AVANT d'en arriver là ?
Que se passe-t-il chez un cheval qui reste pendant des mois ou des années avec un statut simplement insuffisant, sans développer pour autant une maladie neurologique caractéristique ?
📈 Et si nos connaissances sur les besoins avaient tout simplement été sous-estimées ?
C'est probablement l'un des éléments qui m'a le plus interpellée en étudiant ce sujet.
J'ai joint à cette publication sur Instagram un tableau issu d'un travail de thèse retraçant l'évolution des apports recommandés en vitamine E au fil des publications scientifiques.
Cette évolution est TRÈS parlante.
Les premières estimations étaient extrêmement faibles comparativement aux recommandations apparues par la suite : certaines références anciennes évoquaient seulement quelques UI/kg de matière sèche ingérée, là où les recommandations ultérieures sont montées jusqu'à 50 UI/kg de matière sèche pour un cheval adulte à l'entretien, et davantage dans certaines situations physiologiques (attention, l’unité employée n’est pas la même dans la dernière colonne)
Ce tableau ne signifie pas que "les chevaux ont soudainement eu besoin de davantage de vitamine E". Il signifie que notre compréhension de leurs besoins a évolué avec les connaissances scientifiques.
Et cela devrait nous rendre prudents lorsque nous considérons aujourd'hui qu'un apport est nécessairement "suffisant", ou bien que certains CMV qui en contiennent théoriquement suffisent à combler les besoins. Car mes observations en suivi naturo confirment que ce n’est pas le cas.
🌱 Pourquoi les déficits pourraient-ils être plus fréquents qu'on ne le pense ?
La principale source naturelle de vitamine E du cheval est très simple : l'herbe verte et fraîche.
La vitamine E diminue avec la conservation des fourrages. Un cheval vivant principalement au foin n'est donc absolument pas dans la même situation qu'un cheval consommant quotidiennement une quantité importante d'herbe fraîche.
Or combien de chevaux aujourd'hui :
• vivent au paddock avec peu ou pas d'herbe ?
• passent plusieurs mois exclusivement au foin ?
• sont sur des pâtures pauvres ou surpâturées ?
• ont un accès très saisonnier à l'herbe ?
(que ce soit à cause des infrastructures disponibles qui ne permettent pas autre chose, ou bien à cause des sécheresses)
• travaillent régulièrement ?
• présentent une inflammation chronique ou d'autres situations augmentant leurs besoins antioxydants ?
Et même avec une ration qui paraît correctement équilibrée sur le papier, le statut réel en vitamine E mérite parfois d'être vérifié. D’autant plus qu’on se rend compte finalement (pendant les suivis des chevaux que j’ai en consultation), que certains CMV avec vitamine E intégrée ne suffisent finalement pas… Apport insuffisant, mauvaise conservation de la vitamine E dans le produit ? Cela reste à investiguer.
À cela s'ajoute selon moi un facteur dont nous parlons encore trop peu en nutrition équine : l'environnement dans lequel vivent aujourd'hui nos chevaux n'est plus celui dans lequel leur physiologie a évolué : nous faisons face à une pollution massive et multifactorielle grandissante.
Pollution atmosphérique, pollution de l’eau, particules fines, pesticides, pollution électro-magnétique… Elles constituent autant d'expositions supplémentaires auxquelles l'organisme doit faire face, et donc fait consommer davantage d’anti-oxydants comme la vitamine E.
Au final, il ne faut peut-être pas seulement réfléchir en termes d'apports, mais aussi en termes d'utilisation et de besoins antioxydants de l'organisme.
🦠 Autre facteur important que je rencontre régulièrement en suivi naturo : les maladies vectorielles
Nos chevaux sont très exposés aux tiques et aux différents agents qu'elles peuvent transmettre : Borrelia, Anaplasma, Babesia/Theileria.
Il faut néanmoins distinguer exposition, infection et maladie clinique : un cheval positif à un agent vectoriel n'est pas nécessairement un cheval « malade », et les formes cliniques peuvent être parfois peu spécifiques.
Or, on peut donc néanmoins se retrouver avec un cheval qui a une réponse immunitaire prolongée sans forcément l’avoir mis en évidence, couplée à une inflammation, qui génèrent elles-mêmes des espèces réactives de l'oxygène.
L'organisme doit alors mobiliser ses systèmes antioxydants pour protéger ses propres cellules des dommages collatéraux engendrés par cette réponse. Et la vitamine E fait partie de cette défense.
Physiologiquement, cela soulève donc une question passionnante :
👉 Un cheval recevant théoriquement suffisamment de vitamine E pour couvrir ses besoins d'entretien reçoit-il toujours suffisamment de vitamine E lorsqu'il doit parallèlement gérer pendant des semaines ou des mois une inflammation, une infection ou un stress oxydatif accru ?
En tous les cas, les chevaux que j’ai eu en consultations jusqu’à présent et qui présentent une carence importante en vitamine E sont quasi tous positifs à au moins une maladie vectorielle.
🩸 Le dosage sanguin ne raconte peut-être pas toute l'histoire
Après supplémentation, les concentrations sériques et hépatiques peuvent augmenter rapidement. Elles peuvent également redescendre rapidement après l'arrêt.
Le muscle, lui, répond beaucoup plus lentement.
Cela signifie qu'il existe une différence entre la vitamine E circulante à un instant T et le statut des différents tissus.
C'est aussi pourquoi une supplémentation quotidienne régulière paraît physiologiquement beaucoup plus cohérente que l'administration occasionnelle de très fortes doses.
L'absorption elle-même est variable puisque la vitamine E est liposoluble et son absorption digestive dépend notamment de la digestion des lipides.
Une autre hypothèse discutée dans la littérature m'intéresse également : chez certains individus présentant beaucoup de tissu adipeux, celui-ci pourrait séquestrer davantage de vitamine E, potentiellement au détriment d'autres tissus. Cela reste à approfondir, mais montre à quel point le métabolisme de cette vitamine est plus complexe qu'un simple calcul "quantité distribuée = quantité disponible", et que le surpoids peut décidément avoir plein de conséquences en cascade sur l’organisme.
⚠️ Carence sévère… ou insuffisance chronique ?
C'est probablement ici que notre regard doit évoluer.
Nous connaissons relativement bien les conséquences d'une carence sévère.
Mais nous connaissons beaucoup moins bien les conséquences d'un statut chroniquement bas ou suboptimal chez un cheval qui ne développera jamais une maladie neurologique classique.
Est-ce totalement sans conséquence ? Je ne le pense pas.
Une protection antioxydante insuffisante pourrait théoriquement favoriser un terrain dans lequel les cellules tolèrent moins bien le stress oxydatif et l'inflammation.
Et c'est ici que je commence à regarder la vitamine E dans des situations où, il y a encore quelques années, je n'aurais probablement pas pensé à elle en première intention.
🧠 Headshaking, dermite, hypersensibilités : une piste que je surveille particulièrement
Dans le headshaking trigéminal, nous savons qu'il existe une hyperexcitabilité du nerf trijumeau, avec un seuil d'activation anormalement bas.
Et nous savons parallèlement que la vitamine E est essentielle à la protection des membranes neuronales et que sa carence peut provoquer de véritables atteintes neurologiques chez le cheval.
Je me pose donc de plus en plus cette question :
👉 Chez un cheval prédisposé au headshaking, un statut insuffisant en vitamine E pourrait-il participer à diminuer encore la capacité du système nerveux à gérer le stress oxydatif et ainsi contribuer au terrain d'hyperexcitabilité ?
Même réflexion pour les chevaux présentant des phénomènes allergiques importants, une dermite estivale, une inflammation chronique ou des tableaux évoquant une activation mastocytaire importante.
Inflammation, production d'espèces réactives de l'oxygène, stress oxydatif et activation des voies sensorielles sont étroitement liés.
La vitamine E ne serait alors pas nécessairement la cause de la maladie, mais pourrait représenter un facteur de terrain capable d'en moduler l'expression ou la sévérité.
🔬 C'est aussi ce que mon expérience de terrain commence à me faire regarder différemment
En naturopathie, je trouve essentiel de ne pas chercher systématiquement "le remède contre le symptôme".
Un cheval peut présenter une dermite ou des problématiques respiratoires pour de multiples raisons. Un headshaking possède lui aussi une physiopathologie complexe.
Mais lorsqu'un micronutriment indispensable à la protection neurologique et cellulaire est insuffisant, corriger cette insuffisance constitue une pièce du puzzle, même si elle n'explique pas tout le tableau.
C'est pourquoi, face à certains chevaux présentant des troubles chroniques, neurologiques, musculaires, une mauvaise récupération, une hypersensibilité importante ou des phénomènes inflammatoires/allergiques persistants, le statut en vitamine E fait désormais partie des éléments auxquels je porte davantage attention.
Et plus particulièrement encore lorsque plusieurs facteurs susceptibles d'augmenter les besoins se cumulent : peu d'herbe fraîche + foin conservé + travail + inflammation chronique + exposition aux maladies vectorielles + stress oxydatif.
Pris séparément, chacun de ces éléments n'explique pas nécessairement une carence.
Mais leur accumulation pourrait contribuer à créer un décalage entre les apports théoriques et les besoins réels de l'individu.
☀️ Et cet été 2026 illustre parfaitement une autre problématique : nos pâtures changent.
Au moment où j'écris ces lignes, nous sommes en plein été et la France comme une bonne partie de l’Europe fait face à des sols particulièrement secs après des semaines de fortes chaleurs et de déficit hydrique.
Il suffit d'ailleurs de regarder nos prés : dans de nombreuses régions (y compris ici en Normandie !), l'herbe a jauni, la pousse s'est fortement ralentie voire arrêtée, et certains chevaux sont déjà complémentés au foin depuis parfois plusieurs semaines.
Or rappelons-le : la principale source naturelle de vitamine E du cheval est justement l'herbe verte et fraîche.
Avec le changement climatique, les épisodes de chaleur et de sécheresse sont amenés à devenir plus fréquents et plus intenses. Les périodes pendant lesquelles les chevaux disposent réellement d'une herbe verte, en croissance et nutritive pourraient donc être profondément modifiées. Ce que nous observons actuellement risque donc de devenir une problématique de plus en plus importante, puisque si les pâtures deviennent chaque année rapidement une végétation sèche et sénescente, les chevaux ne bénéficieront plus de l’apport en vitamine E naturelle.
Nous nous retrouvons donc devant un paradoxe : nos chevaux vont donc être privés de cette source naturelle au moment où ils en ont davantage besoin entre la chaleur, la sécheresse, la poussière, les inflammations éventuelles…
💊 Faut-il alors supplémenter tous les chevaux massivement ?
Réponse courte : non.
Car la quantité nécessaire dépend du statut initial, de l'accès à l'herbe, du travail, de la ration, de la forme de vitamine E utilisée et de facteurs individuels.
Toutes les formes ne présentent d'ailleurs pas exactement la même biodisponibilité : RRR-α-tocophérol naturel libre, RRR-α-tocophéryl acétate et formes synthétiques ne sont pas équivalents à quantité identique.
Et lorsqu'une carence est suspectée, le dosage sanguin de l'α-tocophérol permet d'objectiver la situation et d'adapter la stratégie avec le vétérinaire.
Il faut également penser au sélénium, dont le fonctionnement antioxydant est complémentaire, mais qui ne doit surtout pas être supplémenté à l'aveugle compte tenu de sa marge de sécurité beaucoup plus étroite.
🌿 Finalement, je pense qu’il serait nécessaire de changer notre regard sur la vitamine E chez le cheval
Pendant longtemps, nous avons surtout appris :
vitamine E → muscles + maladies neurologiques graves.
Je pense qu'il faut désormais envisager une vision plus large :
vitamine E → intégrité membranaire + système nerveux + muscles + équilibre oxydatif + capacité de l'organisme à faire face aux agressions cellulaires.
Et donc se demander ce que peut produire une insuffisance chronique, parfois modérée, pendant plusieurs mois ou plusieurs années.
L'évolution considérable des recommandations au fil des décennies devrait déjà nous rappeler une chose : ce que nous considérons aujourd'hui comme un besoin "établi" est le reflet de l'état actuel de nos connaissances, pas nécessairement la fin de l'histoire.
Il est de toute façon nécessaire et primordial de remettre toujours en question nos connaissances et observer ce qu’il se passe sur le terrain et les évolutions auxquelles nous faisons face : changement climatique, exposition aux pollutions…
En tout cas, une piste que je surveille désormais de très près dans ma pratique est le fait que la vitamine E puisse être un facteur aggravant ou permissif dans certains problématiques de santé, en particulier de manière chronique.
Sources : Pauline Pidou. La vitamine E chez le cheval : synthèse bibliographique. Médecine vétérinaire et santé animale, 2010
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