15/08/2026
Texte de Philippe Labbé (vétérinaire)
Merci à mon confrère Philippe Labbé pour ce texte si bien formulé sur les dérives utopistes de la profession :
« Il faudra bien qu’un jour je rende mon tablier,
que je pose mon stéthoscope sur un coin de bureau,
que j’éteigne la lumière de la salle de consultation
et que je laisse les urgences urgentes
aux gens qui sauront encore distinguer
une urgence d’une impatience.
Ce jour-là, je demanderai simplement qu’on me laisse partir tranquille.
Car il fut un temps où soigner voulait dire soigner.
On entrait chez le vétérinaire avec un animal malade,
un peu d’inquiétude, beaucoup d’espoir,
et cette idée assez raisonnable
que celui qui se trouvait en face était un homme ou une femme
qui allait essayer de faire au mieux
avec la médecine, son expérience
et les limites ordinaires de la vie.
Puis quelque chose a changé.
Nous avons fabriqué un monde où attendre vingt minutes est devenu une offense,
où une fièvre à trois heures du matin devient nécessairement l’urgence du siècle,
où le téléphone exige une réponse immédiate,
où Google a déjà établi le diagnostic
et où le vétérinaire n’a parfois plus qu’à confirmer
ce que l’algorithme et le voisin ont décidé.
On veut tout, tout de suite.
Le diagnostic avant les examens.
La guérison avant le traitement.
Le rendez-vous avant d’avoir appelé.
Le résultat sans risque.
La médecine sans incertitude.
La vieillesse sans maladie.
La mort sans souffrance.
Et si possible l’éternité,
mais à un tarif raisonnable.
Nous sommes devenus les petits commerçants de l’impossible.
La société de consommation a fini par entrer dans les salles de consultation.
Elle a poussé la porte avec son téléphone portable,
ses étoiles Google, ses avis instantanés
et son vieux principe :
je paie, donc j’exige.
Mais on n’achète pas la guérison comme une paire de chaussures.
On ne commande pas une nuit supplémentaire à un vieux chien.
On ne renvoie pas un cancer au service après-vente.
On ne met pas une insuffisance rénale dans un carton
en demandant un remboursement.
La médecine n’a jamais signé de garantie satisfait ou remboursé.
Et pourtant nous voilà sommés de rassurer,
d’expliquer, de réexpliquer,
de sourire quand nous sommes épuisés,
d’être disponibles quand nous ne le sommes plus,
de comprendre toutes les angoisses
pendant que personne ne demande vraiment
qui porte les nôtres.
Alors peut-être que la retraite ressemble simplement à un dernier rivage.
Un endroit où l’on finit par déposer les armes.
Pas parce qu’on n’aime plus son métier.
Peut-être précisément parce qu’on l’a trop aimé.
Parce qu’on a passé une vie à relever des animaux cabossés,
à ouvrir des ventres, refermer des plaies,
écouter des cœurs fatigués,
chercher pourquoi celui-ci ne mangeait plus,
pourquoi celui-là respirait mal.
Parce qu’on a tenu des animaux dans ses bras
pendant que leurs maîtres pleuraient.
Parce qu’on a parfois gagné.
Et parce qu’on a parfois perdu.
Et qu’on est rentré chez soi avec ces défaites-là
que personne ne voit sur la facture.
Alors quand viendra mon heure de quitter tout cela,
je voudrais simplement retrouver le luxe
que notre époque semble avoir oublié :
le temps.
Le temps d’attendre.
Le temps de regarder.
Le temps d’écouter une rivière.
Le temps de ne pas répondre au téléphone.
Le temps de considérer qu’une journée sans urgence
n’est pas une journée perdue.
Et surtout le droit de ne plus courir
derrière les impatiences des autres.
Je laisserai volontiers aux générations suivantes
les rendez-vous pris pour hier,
les messages envoyés à minuit avec « URGENT » écrit en majuscules,
les indignations numériques,
les procès d’intention
et les étoiles distribuées comme des bons et des mauvais points.
Je leur laisserai aussi cette étrange société
qui prétend ne plus supporter la souffrance
mais ne supporte plus davantage la frustration,
l’attente, la contradiction
ni même cette vérité pourtant vieille comme le monde :
nous ne maîtrisons pas tout.
Et moi, si l’on veut bien,
j’irai chercher mon petit coin de tranquillité.
Ce sera peut-être au bord d’une rivière,
près d’un vieux moulin,
sous quelques arbres assez anciens
pour savoir que les hommes s’agitent beaucoup
pour finalement passer très vite.
J’y écouterai l’eau.
Elle, au moins, ne prendra pas rendez-vous en urgence.
Elle ne laissera pas d’avis Google.
Elle ne me demandera pas pourquoi je n’ai pas répondu dimanche soir.
Elle passera simplement devant moi,
comme passent les années,
les chiens que j’ai soignés,
les chats que j’ai sauvés,
ceux que je n’ai pas pu sauver,
les gens reconnaissants
et les autres.
Et peut-être qu’alors je comprendrai
que la retraite n’est pas tout à fait la fin.
C’est seulement le moment où, après avoir passé une vie
à essayer de calmer la douleur, la peur et l’impatience des autres,
on s’accorde enfin une dernière consultation.
Avec soi-même.
Sans rendez-vous.
Sans urgence.
Et, pour une fois,
sans avoir à se justifier. »
Philippe Labbé