26/08/2026
Il y a quelques jours, je suis allée chez le coiffeur… et j'ai assisté à une jolie démonstration de ce qu'on appelle la contagion émotionnelle.
En arrivant, on me prévient qu'il y aura un peu de re**rd. Aucun problème, ce n'est pas habituel et ça arrive. En écoutant les conversations, je comprends rapidement pourquoi : les premières clientes sont arrivées en re**rd et tout le planning s'est progressivement décalé.
Une dame âgée est là pour sa mise en plis habituelle. Et elle, ce petit bouleversement de son quotidien, elle ne le vit vraiment pas bien. Dès que la coiffeuse profite de son temps sous le casque pour s'occuper de quelqu'un d'autre, elle râle. Elle répète qu'elle était là avant, qu'elle se fiche que les clientes précédentes aient été en re**rd, qu'elle ne trouve pas normal que la coiffeuse me coupe les cheveux pendant qu'elle attend…
La coiffeuse, très professionnelle, prend sur elle. Elle reste aimable, explique, rassure, tente de rattraper son re**rd. Franchement, je lui tire mon chapeau. À côté, une autre cliente et moi attendons tranquillement. Personne d'autre ne râle, personne ne semble particulièrement pressé. Et pourtant, progressivement, l'ambiance devient lourde, pesante. La tension de cette dame finit par prendre toute la place. À laquelle s'ajoute la gêne de voir la coiffeuse se faire réprimander devant tout le monde.
Voilà une situation très banale qui permet pourtant d'illustrer quelque chose de passionnant : la contagion émotionnelle.
Nos états émotionnels, même s'ils nous sont propres, ne restent pas enfermés en nous. Ils s'échappent. Nous percevons en permanence la voix, les expressions, la posture, les mouvements, le rythme de l'autre… et notre propre état émotionnel s'ajuste à ces perceptions.
Cette contagion émotionnelle s'exerce aussi avec nos chiens...et surement de façon plus intense encore.
Les chiens vivent à nos côtés et sont particulièrement attentifs à nous. Ils observent nos mouvements, nos comportements, nos expressions. Ils entendent les changements dans notre voix, sentent les modifications de nos odeurs...
Une étude publiée en 2019 a retrouvé une synchronisation à long terme des concentrations de cortisol dans les poils des chiens et les cheveux de leurs humaines. D'autres travaux ont observé une synchronisation physiologique à plus court terme, notamment au niveau de la variabilité de la fréquence cardiaque.
On pourrait alors faire un raccourci et dire : "Votre chien est stressé parce que vous l'êtes."
Mais ce serait un peu trop facile et réducteur.
Cette relation n'est pas à sens unique. Qui influence l'autre ?
Vivre avec un chien sensible, réactif, peureux ou imprévisible peut aussi devenir extrêmement éprouvant pour son humain. Des études ont d'ailleurs retrouvé des associations entre certaines difficultés comportementales du chien et le bien-être de son propriétaire.
Imaginez des mois, parfois des années, à anticiper ce qui pourrait arriver pendant chaque sortie. Est-ce qu'un chien va surgir au coin de la rue ? Est-ce qu'il va réagir ? Est-ce que je vais réussir à gérer ?
Alors on devient des vigies du quotidien. On regarde derrière soi. On change de trottoir. On évite certains horaires. On renonce parfois à certains endroits. On raccourcit la longe lorsqu'on aperçoit quelque chose au loin. Notre corps se tend, notre respiration s'accélère, on presse parfois le pas sans même s'en rendre compte. On se prépare à gérer une situation qui n'existe pas encore.
Prévoir peut être rassurant… mais anticiper en permanence peut aussi devenir anxiogène.
Un cercle peut alors s'installer. Le chien rencontre des difficultés, son humain devient plus vigilant, son comportement et son état émotionnel changent. Le chien perçoit certains de ces changements, cela peut influencer à son tour son propre état ou son comportement, et l'humain anticipe encore davantage la prochaine situation.
Alors, qui a commencé ?
Finalement, ce n'est peut-être même pas la question la plus intéressante.
Ce qui compte, c'est comment on redonne de la sécurité aux deux parties du duo.
Parce que dire à quelqu'un : « Détendez-vous » ne l'aide absolument pas. Au contraire. On vient juste d'ajouter une charge supplémentaire dans une charrette allostatique déjà bien remplie…
On ne choisit pas de ne plus être anxieux. On ne décide pas de relâcher un corps qui a appris, parfois depuis des mois, à anticiper ce qui pourrait arriver.
C'est aussi pour cela qu'accompagner un chien sensible ou réactif ne devrait pas toujours consister uniquement à travailler sur le chien. Il faut parfois prendre soin de l'humain qui se trouve au bout de la longe. L'aider à comprendre ce qui se passe, lui donner des stratégies, le mettre en situation de réussite pour lui permettre de reprendre confiance en son chien, mais aussi en lui-même. Mais aussi encourager et mettre en lumière tous les progrès que parfois il n'est plus capable de voir.
Et puis, parfois, on peut aussi faire le chemin dans l'autre sens.
Notre chien est plus tendu depuis quelques jours. Plus irritable. Plus vigilant. Il réagit davantage alors que, franchement, on ne comprend pas vraiment pourquoi. Bien sûr, on va chercher ce qui a pu changer pour lui : son environnement, son sommeil, ses expériences récentes, une éventuelle douleur, ses rencontres, son niveau de fatigue…
Mais on peut aussi, parmi toutes ces hypothèses, jeter un petit coup d'œil de notre côté de la longe.
Et moi, comment je vais en ce moment ?
Comment s'est passée ma semaine ? Est-ce que je cours depuis lundi ? Est-ce que je dors suffisamment ? Est-ce que j'ai mille choses à gérer ? Est-ce que je suis préoccupé par le travail, la famille, les rendez-vous, les factures, les obligations ? Est-ce que, tout simplement, je suis au bout de ma propre charrette ?
Parce que parfois, une petite partie de la réponse peut aussi se cacher en nous.
Et ce n'est pas grave.
Cela ne signifie pas que nous avons « rendu notre chien anxieux ». Cela ne signifie pas que nous avons mal fait. On ne peut pas être toujours serein et disponible, même lorsque nous vivons avec un chien sensible.
Nous aussi, nous sommes des êtres vivants. Nous avons des émotions, des périodes plus faciles et d'autres beaucoup moins. Nous sommes réels, immergés dans un monde qui bouge trop vite et notre sensibilité à ce monde n'est pas un défaut.
Nos chiens vivent avec nous, dans ce monde.
Avec les semaines trop chargées, les nuits trop courtes, les contrariétés, les imprévus, les enfants, le boulot, les soucis, les périodes où l'on court partout et celles où notre cerveau continue à courir alors que nous nous sommes enfin assis... ou couchés !
Alors plutôt que de transformer cette possibilité en une nouvelle raison de culpabiliser, on peut peut-être la considérer comme une information. Une petite alerte pour nous-même.
Tiens, mon chien semble particulièrement tendu cette semaine… Et moi, comment je vais ?
Peut-être que cela n'a absolument rien à voir. Peut-être que lui aussi traverse quelque chose et que la réponse est ailleurs. Mais peut-être aussi que cette simple question nous permettra de réaliser que cela fait trois semaines que nous tirons sur la corde.
Et dans ce cas, la réponse n'est certainement pas de culpabiliser davantage, mais de réaliser qu'il est peut-être temps de prendre soin de soi aussi.
Parce qu'on parle énormément de prendre soin de nos chiens. De respecter leurs besoins, leurs émotions, leurs limites, leur rythme. Mais pour pouvoir prendre soin de l'autre sur la durée, il faut aussi prendre soin de soi.
Et ce n'est ni égoïste, ni secondaire.
Parfois, prendre soin du duo, c'est aussi renoncer à "travailler" son chien dans le cadre d'une rééducation pendant quelques jours... Choisir aujourd'hui la promenade facile plutôt que celle qui nous demandera d'être en hypervigilance pendant une heure. Demander de l'aide. Déléguer ce qui peut l'être. Dormir. Souffler. Faire quelque chose pour soi. Ou simplement reconnaître que cette semaine, c'est trop. Faire une pause, ce n'est pas renoncer. C'est attendre de retrouver de l'élan et la capacité à avancer par la suite.
Notre état émotionnel ne doit pas devenir une nouvelle chose à contrôler pour le bien de notre chien. Il peut simplement devenir quelque chose que l'on apprend à écouter avec autant de bienveillance que l'on essaie d'écouter les émotions de nos chiens.
Parce que les émotions circulent entre nous.
La peur, la tension ou l'agacement peuvent parfois se propager. Mais la sécurité, la confiance et l'apaisement peuvent aussi se construire à deux.
Alors parfois, lorsque quelque chose change chez notre chien, regardons ce qui se passe autour de lui.
Mais n'oublions pas de regarder aussi ce qui se passe en nous.
Peut-être qu'il est simplement temps de prendre soin de l'autre côté de la longe.