08/10/2026
Je voudrais parler aujourd'hui d'un concept complètement dépassé dans le monde du chien et qui, pourtant, continue à y régner et à être régulièrement évoqué par les humains à propos des chiens. Ce concept, c'est celui de la dominance.
Il est intéressant, dans un premier temps, de s'intéresser un petit peu à ce concept tel qu'il a été décrit et de remonter un peu dans le temps. Nous sommes dans les années 40 et le zoologiste Rudolf Schenkel observe des loups et décrit une hiérarchie sociale dans les groupes qu'il observe. De ces travaux va notamment sortir une idée : celle du "loup alpha", qui serait dominant sur les autres membres du groupe.
Quelques décennies plus t**d, en 1970, David Mech publie The Wolf, où il va reprendre cette vision de l'organisation sociale des loups et populariser définitivement l'image d'une meute organisée autour d'un mâle alpha. C'est lui qui va vraiment démocratiser ce terme. Et très vite, cette notion de dominance va être transposée aux chiens, notamment parce qu'on considère alors le chien comme un descendant du loup. Là encore, c'est un raccourci : nos chiens ne descendent pas des loups actuels. Le chien et le loup moderne partagent un ancêtre commun et la domestication a ensuite façonné le chien pendant des milliers d'années. On ne peut donc pas simplement observer le comportement du loup actuel et le transposer tel quel au chien. Le chien est aussi proche du loup génétiquement que les humains du chimpanzé...
Quelques années plus t**d, David Mech va lui-même revenir sur cette vision de la hiérarchie et sur ce fameux terme de « loup alpha » qu'il a pourtant démocratisé. Il va décrire une organisation sociale chez les loups bien différente. Alors qu'est-ce qui s'est passé ? Est-ce que Schenkel s'est trompé ? Et pourquoi Mech avait-il repris ces termes et cette vision de la hiérarchie avant de revenir dessus ?
Eh bien, tout simplement parce que, même s'ils ont observé tous les deux des loups, ils ne les ont pas observés dans les mêmes conditions. Schenkel a étudié des loups en captivité au zoo de Bâle : des individus placés ensemble, qui ne venaient pas nécessairement d'une même famille, dans des espaces restreints, avec l'impossibilité de se disperser et une organisation sociale forcément impactée par les conditions imposées par la captivité.
Mech, lui, a pu étudier des loups sauvages, notamment sur l'île d'Ellesmere, dans l'Arctique canadien. Des loups qui toléraient relativement bien sa présence et qui ont permis une observation particulièrement fine de leurs comportements dans leur milieu naturel. Et c'est là qu'il s'est rendu compte qu'une meute n'était pas un rassemblement d'individus qui se battaient en permanence pour atteindre le sommet d'une pyramide hiérarchique.
Une meute de loups, c'est avant tout une famille : des parents, leurs petits et des jeunes issus des années précédentes qui n'ont pas encore quitté le groupe. Dans une meute familiale classique, on retrouve plutôt un couple reproducteur qui est, tout simplement, un père et une mère. Et lorsqu'un jeune loup devenu adulte quitte son groupe natal, il peut trouver un territoire et éventuellement rencontrer un partenaire avec lequel il formera à son tour sa propre famille, sa propre meute. Les rapports observés sont donc bien différents de ceux qui peuvent apparaître lorsque plusieurs loups sont placés artificiellement ensemble, dans un espace restreint, sans possibilité de se disperser.
On aurait très bien pu en rester là et revenir sur cette histoire. Sauf qu'entre-temps, elle a complètement empoisonné la vie de nos chiens. Parce que cette fameuse théorie, aujourd'hui devenue obsolète, a mis dans la tête des humains cette idée que notre chien passerait une partie de son existence à chercher comment prendre le pouvoir sur nous. Et elle a surtout permis de mettre sur certains comportements des explications complètement erronées.
Si un chien passe la porte avant vous, il serait dominant. S'il monte dans votre canapé ou dans votre lit, il serait, là aussi, dominant. S'il marche devant vous lorsque vous le promenez, il serait dominant. S'il grogne lorsque vous approchez de sa gamelle, il serait dominant... Et à partir de ce constat, l'humain a inventé tout un tas de règles destinées à rappeler au chien quelle était sa place : passer les portes avant lui, manger avant lui, l'empêcher d'accéder à certains endroits, mettre la main dans sa gamelle pour lui apprendre que c'est nous qui sommes les chefs et, surtout, ne jamais laisser gagner le chien.
Sauf qu'à vouloir absolument empêcher une guerre de pouvoir qui n'avait aucune raison d'exister, on a créé de vrais problèmes. On a régulièrement mis le chien en insécurité autour de ses ressources. En mettant la main dans sa gamelle, en la lui retirant ou en cherchant à lui montrer que nous pouvions en disposer quand bon nous semblait, on ne lui a pas appris qui était le chef. On lui a simplement appris que cette ressource n'était pas assurée, que l'humain pouvait venir et la lui retirer. Et on a pu transformer quelque chose d'aussi banal qu'une gamelle en source de stress et d'insécurité.
On a également compliqué les rapports avec l'humain. Parce que cet humain, en voulant toujours être « dominant » sur son chien, a transformé la relation et a pu, peu à peu, abîmer sa confiance. Quand l'humain arrive, le chien peut perdre quelque chose auquel il tient, ne pas se sentir en sécurité, subir quelque chose qu'il ne souhaite pas. Et cette volonté d'imposer sa « domination » s'est parfois traduite par des pratiques particulièrement désagréables, voire violentes, pour certains chiens.
Et d'ailleurs, qu'est-ce que réellement la dominance ? Parce que la dominance existe en éthologie. Mais elle n'est pas une personnalité. Un chien n'est pas « dominant » comme il serait sociable, timide ou craintif. La dominance décrit une relation entre des individus, dans un contexte donné, à un moment précis.
Un chien qui a, par exemple, souffert de la faim, peut avoir beaucoup de mal à tolérer qu'un autre chien approche de sa gamelle. Il peut chercher à protéger cette ressource parce que, pour lui, l'accès à la nourriture n'est pas suffisamment sécurisé. Et pourtant, ce même chien, avec ce même congénère, pourra complètement ignorer le fait que son copain lui prenne une b***e, tout simplement parce que cette b***e n'a peut-être aucune valeur particulière pour lui. Un comportement dépend donc de l'individu, du contexte, de la relation, de la ressource et de la valeur qu'elle a pour lui. On ne peut pas regarder un chien agir dans une situation et en déduire : « Ce chien est dominant. » Et encore moins utiliser cette étiquette pour expliquer toute sa personnalité et l'ensemble de ses comportements.
De la même manière, appliquer cette vieille théorie de la hiérarchie à la relation humain-chien et imaginer que le chien chercherait à prendre une position dominante sur son humain n'a pas de sens. Le chien n'essaye pas de prendre le pouvoir sur l'homme. Il n'existe pas de grande conspiration canine visant à prendre le contrôle de nos maisons, de nos canapés et, à terme, de nos vies. C'est du domaine de la science fiction
Et c'est même assez ironique lorsqu'on regarde réellement la place du chien dans notre société. Parce celui qui contrôle l'accès à presque tout, ce n'est pas le chien. Le chien ne décide pas de l'endroit où il vit, ni avec qui il vit. Il ne décide pas de ce qu'il mange, de l'heure de ses promenades, de leur durée ou de l'endroit où elles auront lieu. Il ne décide pas toujours de l'endroit où il peut dormir. Il ne choisit pas ses amis, encore moins ses partenaires se***ls. Il ne décide même pas du moment où il va pouvoir se soulager. Il dépend de nous pour presque tout.
Et malgré cela, nous avons réussi à construire toute une théorie autour de l'idée qu'il faudrait continuellement lui rappeler qui commande, de peur qu'il ne finisse par prendre le pouvoir. Nous demandons énormément à nos chiens, jusqu'à parfois remettre en cause leur nature profonde. On reproche au chien de grogner. On lui reproche parfois de mordre. Pourtant, grogner et mordre font partie de son éthogramme, de son répertoire comportemental.
Cela ne veut pas dire que vivre avec un chien c'est accepter la certitude qu'il nous mordra un jour... Mais c'est en accepter la possibilité. Et apprendre à connaître mieux celui qu'on appelle notre meilleur ami pour faire en sorte que cela n'arrive pas. Un grognement ou une morsure sont avant tout des comportements à comprendre, et certainement pas les signes d'une tentative de prise de pouvoir. Il s'agit d'un message. Et il s'agit surtout d'essayer de comprendre ce que le chien a voulu dire lorsqu'il a exprimé ce type de comportement.
Alors peut-être qu'au lieu de chercher à être celui qui domine, qui exerce le contrôle, il serait beaucoup plus intéressant de nous demander ce que veut exprimer notre chien.
Parce qu'à force de chercher de la dominance partout, on finit parfois par ne plus voir le chien qui se trouve juste devant nous.